Il y a 18 000 ans, les graveurs de Mizyn copiaient les motifs de l’ivoire de mammouth
Une étude publiée le 11 septembre 2026 dans la revue npj Heritage Science, et présentée le 16 septembre par l’université d’York, montre que les graveurs de Mizyn, dans le nord de l’Ukraine, ont reproduit sur dix-huit figurines féminines vieilles d’environ 18 000 ans les motifs naturellement inscrits dans l’ivoire de mammouth. Fondés sur des relevés numériques, faute d’accès aisé aux originaux en temps de guerre, ces travaux replacent aussi ces objets parmi les plus anciennes images humaines produites en Europe après le dernier maximum glaciaire.
L’article, intitulé « Internal structure of Mammoth ivory inspired the design of Mizyn (Ukraine) Upper Palaeolithic figurines », est signé par Simon Radchenko et Anja Mansrud (musée d’archéologie de l’université de Stavanger, Norvège), Oleksandr Naumenko (Musée national d’histoire de l’Ukraine, Kyiv), Dmytro Kiosak (Leibniz-Zentrum für Archäologie, Mayence), Andy Needham et Aimée Little (département d’archéologie de l’université d’York, Royaume-Uni). Soumis le 17 mars 2026, il a été accepté le 2 septembre. La revue le diffuse en accès anticipé, avant sa version définitive.
Mizyn, un campement aux structures en os de mammouth
Mizyn — souvent orthographié Mezin dans la littérature ancienne — est un village situé sur la Desna. Le site appartient à un ensemble de gisements d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie connus pour leurs structures circulaires faites d’ossements de mammouths, généralement interprétées comme des vestiges d’habitations. Les fouilles du début du XXe siècle y ont livré outils, parures et figurines en ivoire : onze exhumées en 1908-1909 près d’une première structure, sept autres quelques années plus tard près d’une seconde. Certaines auraient été trouvées sous un crâne de mammouth, voire à l’intérieur ; les archives de fouille ne permettent pas de trancher.
Ces dix-huit pièces, conservées au Musée national d’histoire de l’Ukraine, forment le plus important ensemble de figurines féminines connu en Europe orientale pour la période qui suit le dernier maximum glaciaire. Elles appartiennent à la vaste famille des « Vénus » paléolithiques, figurations de corps féminins produites en Europe sur plus de trente mille ans et dont la signification, rituelle ou symbolique, reste discutée. À Mizyn, treize d’entre elles portent sur la face avant une silhouette gravée — cou, épaules, bras et un triangle traditionnellement lu comme pubien — et onze présentent au dos et sur les flancs des méandres et des rangées de zigzags.
Lignes de Schreger et lignes d’Owen : le dessin caché de la défense
Pour comprendre la découverte, il faut revenir à la structure de l’ivoire. Une défense de mammouth croît par couches successives, disposées en anneaux concentriques autour du canal central, à la manière des cernes d’un arbre : ce sont les lignes d’Owen. Les lignes de Schreger, elles, recoupent ces anneaux selon un angle et dessinent un motif quadrillé en chevrons, visible sur une section polie ou une cassure nette. Ce motif varie selon les espèces : près de la surface de la défense, les lignes forment des angles aigus, inférieurs à 90 degrés, chez le mammouth laineux, et obtus, supérieurs à 115 degrés, chez l’éléphant actuel. Cette différence sert aujourd’hui aux services chargés de contrôler le commerce de l’ivoire.
En combinant microscopie numérique à haute résolution et modèles 3D obtenus par photogrammétrie, l’équipe a comparé les gravures des figurines à ces structures internes. Selon le résumé de l’article, les artistes paléolithiques se sont servis des lignes de Schreger et d’Owen pour organiser les compositions géométriques gravées sur nombre de pièces : les méandres et zigzags reprennent la trame de la matière. Certaines surfaces semblent avoir été polies pour faire apparaître ce motif avant d’être gravées. « Ils ont observé et imité avec soin les lignes naturelles de l’ivoire », résume le communiqué d’York. Pour Aimée Little, directrice du Centre d’analyse des artefacts et des matériaux de l’université, identifier la manière dont le mammouth était intégré aux traditions artistiques, « à la fois par l’usage de son ivoire et par l’inscription délibérée de ses motifs naturels », constitue « une véritable avancée » dans la compréhension de l’art préhistorique.
Les traces observées au microscope indiquent par ailleurs un travail organisé : les incisions ont été réalisées par des mouvements répétés à l’aide d’outils de pierre à tranchant vif, probablement remplacés à mesure qu’ils s’usaient, et le triangle de la face avant a été gravé avec un soin particulier.
Un chemin artistique propre à l’Europe orientale
La seconde partie de l’étude porte sur la chronologie. Les auteurs ont réuni et recalibré des datations radiocarbone issues d’autres sites paléolithiques européens ayant livré des figurines. Selon le communiqué, cette synthèse met en évidence un hiatus de 1 000 à 3 000 ans dans la production de figurines humaines en Europe, qui coïncide avec le dernier maximum glaciaire, phase la plus froide de la dernière glaciation. Lorsque la pratique reprend, vers 18 000 ans, elle réapparaît plus tôt à l’est qu’à l’ouest, et les pièces de Mizyn comptent parmi les plus anciennes images anthropomorphes connues en Europe après ce pic de froid.
Or aucun des styles plus tardifs d’Europe occidentale — dont le style schématique dit de Gönnersdorf, diffusé en Europe centrale entre 17 000 et 13 000 ans environ — ne reproduit les motifs internes de l’ivoire. « Lorsque la fabrication de figurines a repris il y a environ 18 000 ans, elle a commencé plus tôt en Europe de l’Est qu’à l’Ouest », souligne Andrew Needham ; les artistes de l’Est ont donc, selon lui, « tracé leur propre voie » au lieu de suivre des tendances occidentales. L’article suggère qu’il s’agit d’un « phénomène stylistique indépendant ». Dmytro Kiosak y voit une remise en cause de l’idée selon laquelle l’art ancien aurait évolué « en ligne droite », du simple au complexe.
Étudier un patrimoine menacé par la guerre
La guerre russo-ukrainienne a rendu l’accès aux originaux très limité. Les figurines ont été numérisées dans le cadre d’opérations de sauvegarde conduites par l’ONG ukrainienne Archaïc et du projet « Preserving Ukrainian Legacy », soutenu par le département d’État américain au titre de son programme de protection du patrimoine culturel (Embassy Fund Programme for Cultural Protection) ; la recherche elle-même a été financée par une bourse européenne Marie Skłodowska-Curie. « À l’heure où la guerre continue de menacer le patrimoine culturel ukrainien, créer des enregistrements numériques de haute qualité est une étape cruciale pour le préserver », rappelle Oleksandr Naumenko.
La méthode a ses limites, que les auteurs exposent : les reflets de l’ivoire compliquent la reconstruction 3D, et une restauration menée en 1990 a pu effacer certaines traces fines. La datation des sites d’Europe orientale pose aussi des difficultés connues, comme l’emploi d’ossements de mammouths morts bien avant leur réutilisation par les hommes.
Pour comprendre
Les figurines de Mizyn appartiennent au paléolithique supérieur, dernière phase du paléolithique, que notre dictionnaire définit comme le premier âge de l’humanité préhistorique. Le hiatus observé dans la production de figurines renvoie aux conditions climatiques extrêmes des grandes glaciations, présentées dans notre dossier sur l’environnement dans la préhistoire. Quant aux datations recalibrées sur lesquelles repose la chronologie de l’étude, leur principe est expliqué dans notre article consacré au carbone 14.
Sources
- Radchenko S., Naumenko O., Kiosak D., Mansrud A., Needham A., Little A., « Internal structure of Mammoth ivory inspired the design of Mizyn (Ukraine) Upper Palaeolithic figurines », npj Heritage Science, publié le 11 septembre 2026, DOI 10.1038/s40494-026-02988-5
- Université d’York, « Ice Age carvers used mammoth tusk patterns to create unique art, study finds », communiqué du 16 septembre 2026
- Phys.org, « Ice Age carvers used mammoth tusk patterns to create unique art, study finds », 16 septembre 2026
- Anthropology.net, « Zigzags on 18,000-Year-Old Venus Figurines Copy Tusk Grain », 16 septembre 2026
- StudyFinds, « Ice Age Carvers in Ukraine Copied Their Art From Mammoth Tusk’s Hidden Grain », 16 septembre 2026
- Archaeology News Online Magazine, « 18,000-year-old Ice Age artists used natural mammoth tusk patterns in their art », 15 septembre 2026
Rédaction Savoir.fr
vous devez être connecter pour déposer un commentaire connecter