Crise de Suez, 70 ans après : comprendre l’échec franco-britannique de 1956
Il y a soixante-dix ans, le 29 octobre 1956, Israël lançait l’opération Kadesh dans le Sinaï, bientôt rejoint par le Royaume-Uni et la France. En quelques jours, l’expédition franco-britannique de Suez, militairement engagée, tournait au désastre politique. Alors que la presse revient sur cet anniversaire, retour sur une crise qui a marqué la fin de l’ère des puissances coloniales européennes.
Ce 29 octobre 2026, plusieurs publications ont marqué le soixante-dixième anniversaire de la crise de Suez. Dans The Conversation, l’économiste Eoin McLaughlin (University College Cork) y voit le moment où le Royaume-Uni a révélé son « déclin relatif », et dresse un parallèle avec la fermeture actuelle du détroit d’Ormuz. Ce rapprochement invite à revenir sur les faits et sur leur signification historique.
Aux origines : un canal, un barrage et la guerre froide
Achevé en 1869 par une compagnie à direction française, le canal de Suez relie la Méditerranée à la mer Rouge. L’Égypte détenait à l’origine 44 % de la compagnie, mais des difficultés financières l’ont contrainte à céder ses parts au gouvernement britannique en 1875. Paris et Londres disposaient ainsi d’intérêts financiers considérables dans cette voie d’eau stratégique, rappelle The Conversation.
Au milieu des années 1950, le contexte est celui de la guerre froide. En 1955, un accord d’armement conclu entre l’Égypte et l’Union soviétique bouleverse l’équilibre régional. Le 16 mai 1956, le président égyptien Gamal Abdel Nasser reconnaît la République populaire de Chine, ce qui irrite Washington. Le 19 juillet 1956, l’administration Eisenhower retire son aide financière au projet de haut barrage d’Assouan.
La riposte de Nasser est immédiate : le 26 juillet 1956, dans un discours prononcé à Alexandrie, il annonce la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez. Selon les récits de l’épisode, le nom de « Ferdinand de Lesseps », bâtisseur du canal, servait de mot de code pour déclencher la prise de contrôle des installations.
Le pacte secret de Sèvres et l’opération militaire
La nationalisation est un acte de souveraineté : un État transfère à la collectivité publique la propriété d’une entreprise. Pour Londres et Paris, elle menace pourtant des intérêts vitaux. Les dirigeants britanniques comparent volontiers Nasser à un dictateur des années 1930. Dès le 29 juillet, le gouvernement français de Guy Mollet opte pour une action militaire aux côtés d’Israël. Une conférence des pays usagers du canal se tient à Londres du 16 au 23 août, sans résultat ; une mission de médiation conduite en septembre par le Premier ministre australien Robert Menzies échoue à son tour.
Du 22 au 24 octobre 1956, Britanniques, Français et Israéliens concluent en secret le protocole de Sèvres. Le scénario est le suivant : Israël attaque l’Égypte ; Londres et Paris interviennent ensuite sous couvert de séparer les belligérants et de protéger le canal. Le 29 octobre, Israël lance l’opération Kadesh. Le 30, la France et le Royaume-Uni adressent un ultimatum aux deux parties ; le 31, ils entrent en guerre et bombardent l’Égypte. Le 5 novembre, des parachutistes franco-britanniques sont largués sur la zone du canal, à El Gamil et Raswa. Les hostilités s’achèvent le 7 novembre 1956.
Le bilan humain est lourd. D’après les chiffres compilés par l’encyclopédie Wikipédia, Israël compte 172 tués, le Royaume-Uni 22 et la France 10, tandis que les pertes militaires égyptiennes sont estimées entre 1 650 et 3 000 morts, auxquels s’ajoutent environ 1 000 civils égyptiens. Les Nations unies ont par ailleurs estimé entre 447 et 550 le nombre de civils palestiniens tués au début de l’occupation de Gaza.
Une victoire militaire, une défaite politique
L’opération est un succès sur le terrain mais un échec diplomatique retentissant. Londres et Paris avaient parié que l’élection présidentielle américaine détournerait l’attention de Washington : The Conversation qualifie ce calcul d’« erreur ». Le lendemain du scrutin, Eisenhower fait savoir à Anthony Eden qu’il ne tolérera pas la poursuite de l’action et exige un règlement négocié dans le cadre de l’ONU. Les États-Unis ne pouvaient en effet condamner l’impérialisme soviétique en Hongrie, où l’insurrection de Budapest était alors écrasée, tout en cautionnant une expédition de type impérial en Égypte.
La pression est aussi monétaire : la livre sterling subit une forte attaque, et la dépendance britannique au soutien financier américain limite la marge de manœuvre de Londres. L’intervention provoque en outre au Royaume-Uni une pénurie de pétrole et un rationnement du carburant. Sous la pression conjuguée des États-Unis, de l’URSS et des Nations unies, les forces d’invasion se retirent. L’ONU crée une force d’urgence chargée de surveiller la frontière égypto-israélienne, et le diplomate canadien Lester Pearson reçoit le prix Nobel de la paix pour son rôle. Le canal reste fermé d’octobre 1956 à mars 1957 ; Israël occupe le Sinaï et Gaza jusqu’en mars 1957.
Pourquoi Suez reste une date charnière
La crise a démontré que la France et le Royaume-Uni ne pouvaient plus mener une opération d’envergure sans l’accord des États-Unis. Elle est devenue, selon The Conversation, le symbole de la perte par la Grande-Bretagne de son statut de grande puissance. Pour Nasser, elle se transforme en triomphe politique et en emblème du nationalisme arabe et de la décolonisation.
C’est ce qui explique les relectures actuelles. L’économiste Eoin McLaughlin rapproche Suez de la situation présente : plusieurs mois après l’offensive américano-israélienne contre l’Iran, le détroit d’Ormuz demeure en grande partie fermé, et le Royaume-Uni connaît des prix records du gazole ainsi qu’une poussée d’inflation. Sa thèse : comme Suez a révélé le déclin relatif britannique, le conflit iranien pourrait révéler celui des États-Unis. Une analogie à manier avec prudence, mais qui rappelle combien les « points d’étranglement » maritimes restent au cœur des rapports de force.
Pour comprendre
- La notion juridique et économique au cœur de la crise : définition de la nationalisation.
- Le contexte régional : le Moyen-Orient dans la guerre froide.
- Le mouvement historique dont Suez est un jalon : les débuts de la décolonisation.
Sources
- Eoin McLaughlin, « 70 years ago the Suez crisis exposed British relative decline. Today, the Iran conflict could be doing the same for the US », The Conversation, 29 octobre 2026 : theconversation.com
- « Suez Crisis », Wikipedia (chronologie, bilans humains, conséquences) : en.wikipedia.org
- « The 1956 Suez Crisis and the seeds of the occupation of Gaza », The New Arab, octobre 2026 : newarab.com


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