Émotions : la mobilité du visage pèse sur la lecture des expressions ambiguës
Reconnaître la peur, la colère ou le dégoût sur le visage d’autrui paraît immédiat. Une étude publiée le 11 septembre 2026 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) suggère pourtant que cette lecture mobilise aussi les circuits moteurs du visage de celui qui observe, et principalement lorsque l’expression est difficile à interpréter. Pour l’établir, des équipes des universités de Padoue et de Parme, associées à l’Institut des sciences cognitives Marc-Jeannerod (CNRS / Université Claude-Bernard Lyon 1), ont étudié des personnes dont le visage ne bouge pas.
Une étude construite autour de la paralysie faciale
L’article, intitulé « Facial palsy reveals the sensorimotor contribution to facial-emotion recognition », rassemble trois études et 185 participants au total. Les cohortes décrites par les auteurs comprennent 117 adultes neurotypiques, 15 personnes atteintes d’une paralysie faciale congénitale — le syndrome de Moebius — et 19 personnes dont la paralysie est survenue au cours de la vie. Les participants observaient des expressions faciales dynamiques, les unes prototypiques, c’est-à-dire proches des configurations canoniques associées à une émotion, les autres non prototypiques, donc plus ambiguës. La sévérité de l’atteinte motrice était cotée au moyen d’une échelle clinique standardisée, le Sunnybrook Facial Grading System ; selon le communiqué diffusé par les deux universités, cette cotation a été réalisée à l’aveugle par une kinésithérapeute spécialisée.
Chez les adultes neurotypiques, les auteurs retrouvent un effet attendu : la reconnaissance se dégrade nettement dès que l’expression s’éloigne du prototype. Le résultat central porte sur les deux cohortes de paralysie faciale : dans l’une comme dans l’autre, plus l’atteinte motrice est sévère, moins la reconnaissance des expressions non prototypiques est bonne. Ce couplage entre sévérité et performance ne s’observe pas sur les expressions prototypiques — sauf dans le groupe Moebius, où il apparaît également.
Deux théories rivales, et l’hypothèse d’un aiguillage
L’enjeu théorique est ancien, et le champ reste divisé, rappellent les auteurs. Une première famille d’explications, dite visuelle, considère que reconnaître une émotion revient à apparier l’image perçue à des gabarits visuels appris. Une seconde, dite incarnée, soutient que l’observateur recrute ses propres circuits moteurs faciaux : simuler intérieurement l’expression aiderait à l’identifier. Les deux lectures s’appuient sur des résultats expérimentaux, sans qu’aucune ne s’impose.
L’équipe propose une architecture qui les articule plutôt qu’elle ne les oppose : un système « conditionné par l’ambiguïté » et « calibré par le développement ». Autrement dit, la reconnaissance ferait d’abord appel à l’information visuelle et n’irait chercher l’information sensorimotrice que lorsque cette première source se révèle insuffisante ; l’expérience motrice précoce, elle, fixerait le seuil de déclenchement de ce recours et son intensité. Un tel modèle rend compte de l’apparente contradiction des travaux antérieurs : selon le degré d’ambiguïté du matériel présenté, une expérience peut ne solliciter que la voie visuelle, ou au contraire révéler la contribution motrice.
Ce que l’expérience motrice précoce semble changer
La comparaison entre paralysie congénitale et paralysie acquise constitue le cœur du raisonnement. Le syndrome de Moebius est un trouble congénital rare, caractérisé par une paralysie non progressive du nerf facial (VIIe paire crânienne) associée à une atteinte du nerf abducens (VIe paire) ; sa prévalence est estimée à environ une naissance vivante sur 250 000. Les personnes concernées n’ont jamais produit d’expressions faciales. Celles dont la paralysie est acquise, à l’inverse, en ont produit pendant des années avant de perdre cette possibilité. Les deux situations dissocient donc le déficit moteur actuel de l’expérience motrice accumulée au cours du développement.
C’est précisément dans le groupe congénital que la reconnaissance est affectée y compris pour les expressions prototypiques. Les auteurs y voient l’indice de gabarits visuels eux-mêmes mal calibrés, faute d’expérience motrice faciale pendant la croissance. Un volet exploratoire en électroencéphalographie va dans le même sens : la connectivité fonctionnelle du réseau sensorimoteur dédié au visage y apparaît réduite. Enfin, la réanalyse d’un jeu de données indépendant, portant sur des images statiques extrêmement ambiguës, reproduit le couplage entre sévérité et performance, les écarts entre le groupe Moebius et les témoins n’apparaissant que dans les conditions de forte demande perceptive.
Dans le communiqué des deux universités, Pier Francesco Ferrari résume l’idée d’une formule : ce qui se joue entre les visages est « une conversation entre des corps, avant même d’être entre des yeux » (traduit de l’italien). Les travaux ont été financés par la Fondazione Cariparo ; les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts.
Les limites revendiquées par les auteurs
Plusieurs réserves accompagnent ces résultats. Les cohortes cliniques sont de petite taille — 15 et 19 personnes —, ce qui est habituel pour des affections rares mais limite la précision des estimations. Le volet électroencéphalographique est explicitement présenté comme exploratoire. Surtout, l’étude établit des associations entre sévérité motrice et performance de reconnaissance, non un mécanisme causal : les auteurs appellent eux-mêmes à des tests directs de la façon dont l’expérience motrice, au cours du développement, règle le recours à l’information sensorimotrice. Ces travaux relèvent enfin de la recherche fondamentale et n’emportent, à ce stade, aucune conséquence thérapeutique.
Pour comprendre
- Émotion : la définition du terme et ses différentes acceptions.
- La reconnaissance des émotions : comment la psychologie décrit et mesure cette compétence.
- Les nerfs crâniens : repères d’anatomie sur les douze paires, dont les nerfs VI et VII cités par l’étude.
Sources
- Paola Sessa, Arianna Schiano Lomoriello, Thomas Quettier, Antonio Maffei, Sara Costa, Marta Nichele et Pier Francesco Ferrari, « Facial palsy reveals the sensorimotor contribution to facial-emotion recognition », PNAS, vol. 123, n° 37, e2608511123, mis en ligne le 11 septembre 2026, DOI 10.1073/pnas.2608511123.
- Notice PubMed de l’article (PMID 42726659) : résumé complet, affiliations et dates de publication.
- « Il corpo che capisce prima degli occhi: così riconosciamo le emozioni sul volto altrui », insalutenews.it, 8 septembre 2026 : communiqué des universités de Padoue et de Parme (composition de l’équipe, protocole, financement, citations).
- Odoardo Picciolini et coll., « Moebius syndrome: clinical features, diagnosis, management and early intervention », Italian Journal of Pediatrics, 2016, PMC4893276 : définition du syndrome et prévalence estimée.
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