Hera distingue pour la première fois les astéroïdes Didymos et Dimorphos
Pour la première fois, la sonde européenne Hera a photographié séparément les deux astéroïdes qu’elle doit étudier : Didymos et son petit satellite Dimorphos, que la mission DART de la NASA avait volontairement percuté en 2022. Annoncée le 27 octobre 2026 par l’Agence spatiale européenne (ESA), cette « première lumière » ouvre l’approche finale d’une mission chargée de transformer une expérience unique en technique maîtrisée de défense planétaire.
Un seul pixel, mais deux objets distincts
Selon l’ESA, le cliché a été pris le 18 octobre au soir par la caméra monochrome de la sonde, l’Asteroid Framing Camera, à 1 280 kilomètres de la paire, alors située à quelque 197 millions de kilomètres de la Terre. Dimorphos n’y occupe qu’environ un pixel, mais il apparaît désormais « nettement séparé de son corps parent », souligne Michael Kueppers, scientifique de l’ESA, alors que les images précédentes ne montraient qu’un point unique. Lors de sa première détection de Didymos, rendue publique le 7 octobre, deux ans exactement après son lancement, Hera ne distinguait encore, à environ 236 500 kilomètres, qu’une source plus petite qu’un pixel.
L’agence précise que cette image a suivi deux manœuvres de freinage, à une semaine d’intervalle, qui ont ramené la vitesse de la sonde à 20 mètres par seconde par rapport aux astéroïdes, afin d’autoriser une approche progressive et finement contrôlée. « Nos vues vont devenir beaucoup plus nettes à mesure que Hera se rapproche », annonce le responsable de la mission, Ian Carnelli ; les premières images détaillées de Dimorphos sont attendues le 25 novembre.
Un couple d’astéroïdes et un choc expérimental
Didymos est un astéroïde rocheux d’environ 780 mètres de diamètre, rangé par l’ESA parmi les géocroiseurs de la famille Apollon. Dimorphos, large de 151 mètres — l’ordre de grandeur de la grande pyramide de Gizeh —, gravite autour de lui à 1,15 kilomètre en moyenne. Le couple ne menace pas la Terre : lors de sa rencontre rapprochée de 2022, il n’est pas passé à moins de 10 millions de kilomètres.
Cette configuration en a fait un banc d’essai idéal : un satellite bouclant son orbite en quelques heures, une infime modification de sa vitesse se traduit rapidement par un décalage mesurable depuis la Terre. Le 26 septembre 2022, la sonde DART, d’environ une demi-tonne, a percuté Dimorphos à 6,1 kilomètres par seconde, projetant des débris sur plus de 10 000 kilomètres. Les observations au télescope et au radar ont ensuite montré que la révolution de Dimorphos était passée de 11 h 55 min à 11 h 23 min, soit 32 minutes de moins à environ deux minutes près selon la NASA ; l’ESA retient aujourd’hui « environ 33 minutes ». La NASA avait fixé le seuil de réussite à 73 secondes : il a été dépassé plus de vingt-cinq fois.
Comprendre l’impacteur cinétique et le facteur β
La méthode éprouvée par DART est celle de l’impacteur cinétique : plutôt que de fragmenter un astéroïde menaçant, on le heurte pour modifier légèrement sa vitesse, donc sa trajectoire. Son efficacité dépend d’un paramètre noté β, le facteur d’amplification de la quantité de mouvement. Si β valait 1, l’astéroïde recevrait seulement l’élan de la sonde. Or les débris arrachés emportent eux aussi de la quantité de mouvement en s’échappant, ce qui, par réaction, donne à l’astéroïde une poussée supplémentaire : plus il y a d’éjectas, plus l’effet est marqué.
Une étude publiée le 6 mars 2026 dans Science Advances, conduite par Rahil Makadia (université de l’Illinois), a montré que le choc avait aussi modifié de 0,15 seconde l’orbite du couple autour du Soleil, longue de 770 jours. Cette mesure repose sur 22 occultations d’étoiles observées par des astronomes bénévoles entre octobre 2022 et mars 2025. Pour ce mouvement d’ensemble, l’équipe estime β à environ deux : la perte de débris a doublé la poussée de la sonde. Selon la NASA, c’est la première fois qu’un objet fabriqué par l’homme modifie de façon mesurable la trajectoire d’un corps céleste autour du Soleil.
Pour Dimorphos lui-même, β ne peut être établi précisément sans connaître la masse de l’astéroïde, que seule une mesure sur place permettra de déterminer. C’est le cœur de l’« enquête sur le lieu de l’accident » que Hera doit mener dans les prochains mois. D’autres questions restent ouvertes : le choc a-t-il creusé un cratère ou remodelé l’astéroïde tout entier ? Quelles sont sa composition et sa structure interne ? Et pourquoi la déviation a-t-elle largement dépassé ce que prévoyaient les simulations ?
Une coopération née d’une idée européenne
Pour y répondre, Hera larguera deux nanosatellites de la taille d’une boîte à chaussures. Milani doit cartographier la minéralogie de la surface et la poussière environnante ; Juventas emporte notamment le radar JURA, conçu par l’Institut de planétologie et d’astrophysique de Grenoble et l’université technique de Dresde, capable de sonder jusqu’à 100 mètres de profondeur, ainsi qu’un gravimètre destiné à mesurer, une fois posé sur Dimorphos, les variations de sa gravité de surface. La responsabilité scientifique de la mission est assurée par l’astrophysicien Patrick Michel, directeur de recherche au CNRS au laboratoire Lagrange de l’Observatoire de la Côte d’Azur.
Le binôme DART-Hera, réuni au sein de la collaboration AIDA, est né d’un concept européen : en 2003, le mathématicien Andrea Milani, de l’université de Pise, imaginait la mission Don Quijote, associant un impacteur et un observateur. Le financement des deux engins par la seule Europe s’étant révélé difficile, la NASA a construit l’impacteur et l’ESA l’observateur. L’enjeu dépasse le seul couple Didymos-Dimorphos : l’ESA estime qu’il existe jusqu’à 30 000 astéroïdes de cette taille, pour la plupart encore inconnus, capables de dévaster une ville. L’objectif est de faire de l’impact cinétique une technique « bien comprise et potentiellement reproductible ». Car, comme le résumait en mars Thomas Statler, de la NASA, un changement d’orbite minuscule peut, avec le temps, se muer en une déviation significative.
Pour comprendre
- Heurter un astéroïde pour modifier sa trajectoire : le principe de l’impacteur cinétique, préféré à la destruction de l’astéroïde.
- La prévision des occultations d’astéroïdes : la technique qui a permis de mesurer l’effet de DART sur l’orbite solaire du couple.
- Orbite : la trajectoire d’un corps autour d’un autre, notion clé pour saisir ce que signifie « raccourcir » la révolution de Dimorphos.
Sources
- ESA, « First light: Hera resolves two asteroids instead of one », 27 octobre 2026
- Phys.org (d’après l’ESA), « First light: Hera resolves two asteroids instead of one », 27 octobre 2026
- ESA, « Destination sighted: Hera’s first glimpse of Didymos », 7 octobre 2026
- ESA, fiche « Didymos and Dimorphos »
- ESA, « Hera Frequently Asked Questions »
- NASA, « NASA Confirms DART Mission Impact Changed Asteroid’s Motion in Space », 11 octobre 2022
- NASA/JPL, « NASA’s DART Mission Changed Orbit of Asteroid Didymos Around Sun », 6 mars 2026
- Observatoire de la Côte d’Azur, « Patrick Michel élu membre à l’Académie internationale d’astronautique », 2025

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