Renards apprivoisés : moins de neurones liés à l’agression dans l’hypothalamus
Comment la sélection d’un trait de comportement, génération après génération, s’inscrit-elle dans le cerveau ? Une étude publiée le 2 novembre 2026 dans la revue Current Biology apporte un élément de réponse à partir de l’une des plus longues expériences de sélection animale : chez des renards argentés sélectionnés pour leur docilité envers l’humain, une population de neurones associée à l’agression est moins fournie dans une petite région du cerveau, l’hypothalamus ventromédian. Fondé sur l’examen de neuf cerveaux seulement, le résultat reste préliminaire, mais il désigne un candidat précis pour comprendre les bases neuronales de la domestication.
Une expérience de sélection lancée en Sibérie à la fin des années 1950
Les renards étudiés sont issus d’un programme engagé à la fin des années 1950 par des généticiens soviétiques, sous l’impulsion de Dmitri Belyaev, à l’Institut de cytologie et de génétique de Novosibirsk. Partant de 130 renards argentés (Vulpes vulpes) d’élevage, choisis parmi ceux qui évitaient le moins l’humain, les chercheurs n’ont autorisé à se reproduire, à chaque génération, que les plus dociles, tout en évitant la consanguinité. Pour que la docilité relève bien de la sélection génétique et non de l’apprentissage, les animaux ne reçoivent aucun dressage et n’ont avec les humains que des contacts brefs et dosés.
Selon l’université Cornell, des portées de renardeaux recherchant le contact humain sont apparues en six générations seulement ; d’après le laboratoire d’Anna Kukekova, à l’université de l’Illinois, 18 % des renards de la dixième génération manifestaient un comportement extrêmement docile. Ces animaux ont aussi développé des traits typiques des espèces domestiques — oreilles tombantes, museau raccourci, pelage pie, queue enroulée —, que les biologistes regroupent sous le nom de « syndrome de domestication ». En parallèle, une lignée sélectionnée dans le sens inverse a été maintenue afin de conserver un comportement de type sauvage, dit « agressif ». En 2018, les deux lignées comptaient plus de cinquante générations de sélection.
L’interprétation de l’expérience reste toutefois discutée : en décembre 2019, une équipe conduite par Elinor Karlsson, de la faculté de médecine de l’université du Massachusetts, a soutenu dans Trends in Ecology & Evolution que les renards fondateurs provenaient d’élevages canadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, où une sélection était pratiquée depuis au moins les années 1880, et que certains traits attribués à la domestication y préexistaient. Lyudmila Trut, associée au programme dès son origine, a contesté cette lecture.
Moins de neurones à récepteur des œstrogènes chez les renards dociles
L’étude, signée par sept chercheurs de l’université Cornell, de l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign et de l’Institut de cytologie et de génétique de l’Académie des sciences de Russie, a été dirigée par Eirene Markenscoff-Papadimitriou, chercheuse en biologie moléculaire et en génétique à Cornell. L’équipe a reçu de la colonie russe neuf cerveaux de renards argentés : trois de la lignée docile, trois de la lignée agressive et trois de renards sauvages. Conservés puis découpés en tranches très fines, ces cerveaux ont été analysés par RNAscope, une technique de marquage fluorescent qui repère dans les tissus les marqueurs propres à différents types de cellules.
Les chercheurs se sont concentrés sur l’hypothalamus ventromédian, parce que des travaux antérieurs chez la souris y avaient identifié des types cellulaires gouvernant l’agression. Leur résultat principal est que les renards dociles possèdent, dans la subdivision ventrolatérale de cette région, moins de neurones exprimant le récepteur des œstrogènes que les renards agressifs, et que cette diminution est propre à un sous-type neuronal associé, chez la souris, aux états d’agressivité. « L’hypothalamus des renards dociles comptait moins de ces neurones exprimant le récepteur des œstrogènes, dont on sait qu’ils font partie du circuit de l’agression », résume Eirene Markenscoff-Papadimitriou dans le communiqué de Cornell.
L’hypothalamus ventromédian, un carrefour des conduites sociales
L’hypothalamus, situé à la base du cerveau, rassemble une grande diversité de types cellulaires et règle à la fois des fonctions physiologiques fondamentales et des comportements sociaux innés comme l’agression, l’accouplement ou les soins aux petits. Chez la souris, sa partie ventromédiane intervient dans l’agressivité, les arbitrages énergétiques, l’instinct maternel et le comportement social. Le récepteur des œstrogènes alpha, protéine par laquelle une cellule répond à ces hormones, sert ici de marqueur pour distinguer une sous-population de neurones.
Le rôle de ces neurones a été établi grâce à l’optogénétique, une méthode qui permet d’activer ou d’inhiber par la lumière des neurones préalablement rendus photosensibles par génie génétique. En 2014, Hyosang Lee, David Anderson et leurs collègues ont montré dans Nature que l’activation des neurones de cette subdivision ventrolatérale porteurs du récepteur des œstrogènes de type 1 (Esr1) suffisait à déclencher l’attaque chez la souris mâle, tandis qu’une stimulation plus faible provoquait plutôt investigation et tentatives de monte ; en augmentant l’intensité lumineuse, on faisait basculer l’animal de l’exploration à l’attaque au cours d’une même rencontre.
Un résultat préliminaire, une piste pour comprendre la domestication
Publiée sous la forme d’une brève communication, l’étude repose sur trois cerveaux par groupe et établit une association entre sélection pour la docilité et nombre de neurones, non un lien de cause à effet : les auteurs parlent eux-mêmes d’un sous-type neuronal « candidat » associé à la sélection sur le comportement social au cours de la domestication. Elle prolonge d’autres travaux sur ces lignées : en 2018, une analyse de l’expression des gènes dans le cortex préfrontal et le prosencéphale basal de 12 renards dociles et 12 renards agressifs, publiée dans les PNAS, avait mis en évidence des modifications touchant des gènes des neurones sérotoninergiques et glutamatergiques.
Pour Eirene Markenscoff-Papadimitriou, ces observations suggèrent que des pressions environnementales de toutes sortes peuvent modifier la structure du cerveau sur des échelles de temps courtes. Reste à comprendre pourquoi la domestication produit de tels changements dans une région jusqu’ici peu étudiée : Anna Kukekova, coautrice de l’étude, pourrait examiner comment des mutations situées en différents points du génome du renard influencent le développement de ces neurones.
Pour comprendre
Pour approfondir les notions évoquées, le réseau Savoir.fr propose plusieurs repères :
- L’agressivité : ce que la psychologie désigne par cette tendance à attaquer ou à nuire à autrui.
- L’hypothalamus : situation et anatomie de cette structure du diencéphale.
- L’instinct : la définition du dictionnaire Savoir.fr.
Sources
- Klein J.L., Kukekova A.V., Markenscoff-Papadimitriou E. et al., « Hypothalamic cell-type differences associated with selection for tameness in the silver fox », Current Biology, vol. 36, n° 21, p. R1216-R1217, 2 novembre 2026 — DOI : 10.1016/j.cub.2026.09.020.
- Krishna Ramanujan, « From wild to mild: Friendly foxes show changes in brain region », Cornell Chronicle, 2 novembre 2026 — communiqué de l’université Cornell.
- Lee H., Kim D.-W., Remedios R. et al., « Scalable control of mounting and attack by Esr1+ neurons in the ventromedial hypothalamus », Nature, vol. 509, p. 627-632, 2014 — DOI : 10.1038/nature13169.
- Laboratoire Kukekova (université de l’Illinois à Urbana-Champaign), présentation du programme de domestication du renard.
- Jake Buehler, Science News, 31 décembre 2019 — article sur la controverse de 2019.
- « Silver fox study reveals genetic clues to social behavior », Cornell Chronicle, 20 septembre 2018 — article.
Rédaction Savoir.fr


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