Deux oiseaux en ivoire de 40 000 ans découverts dans la grotte du Hohle Fels
Deux figurines d’oiseaux taillées dans l’ivoire de mammouth il y a environ 40 000 ans viennent d’être présentées au public par l’université de Tübingen et le musée de la Préhistoire et de l’art glaciaire de Blaubeuren, dans le sud-ouest de l’Allemagne. Exhumées en 2025 dans la grotte du Hohle Fels, elles pèsent 1,3 et 0,7 gramme. La seconde est la plus petite œuvre d’art de la période glaciaire jamais mise au jour dans cette région inscrite au patrimoine mondial.
L’annonce a été faite le 29 juillet 2026 par un communiqué conjoint de l’université de Tübingen et du Museum für Urgeschichte und Eiszeitkunst (urmu) de Blaubeuren, avant d’être reprise par la presse scientifique internationale les 31 juillet et 1er août. Les deux objets sont désormais exposés au musée, qui a organisé des visites guidées gratuites les 1er et 2 août 2026. Ils sont décrits dans un article scientifique de Nicholas J. Conard et de son équipe paru en juillet 2026 dans l’annuaire Archäologische Ausgrabungen in Baden-Württemberg 2025.
Deux oiseaux séparés d’un mètre cinquante
Les deux figurines proviennent de la grotte du Hohle Fels, située près de Schelklingen, dans la vallée de l’Ach, en Bade-Wurtemberg. Elles ont été dégagées au cours de la campagne de fouilles de 2025, dans les niveaux inférieurs des couches attribuées à l’Aurignacien, à environ un mètre cinquante l’une de l’autre et dans la même couche archéologique. Cette proximité stratigraphique a conduit les chercheurs à envisager qu’elles aient pu être façonnées à la même époque, voire par la même main — hypothèse que rien ne permet aujourd’hui de démontrer.
La première pièce, complète, représente un oiseau au repos : le corps est ramassé, les yeux sont figurés par deux cercles, et la posture évoque un oiseau en train de couver. La seconde, incomplète, montre au contraire un oiseau aux ailes déployées, saisi en vol ou à l’atterrissage ; de fines incisions parallèles y figurent le plumage. Cette dernière mesure deux centimètres de long, un centimètre de large et un demi-centimètre de haut, pour un poids de 0,7 gramme : selon le communiqué de l’université de Tübingen, il s’agit de la plus petite œuvre d’art glaciaire connue dans l’ensemble du bien classé.
« Les figurines montrent que les premiers artistes étaient des sculpteurs d’ivoire habiles, capables de représenter des motifs délicats sous une forme miniature », résume Nicholas Conard, professeur à l’Institut de préhistoire de l’université de Tübingen et directeur scientifique du musée de Blaubeuren, qui dirige les fouilles du site.
L’Aurignacien, ou les débuts de l’art figuratif
L’Aurignacien désigne la première culture matérielle du Paléolithique supérieur européen, associée à l’arrivée d’Homo sapiens sur le continent. Le terme vient du site éponyme d’Aurignac, en Haute-Garonne. Dans la vallée du Danube supérieur, ces niveaux correspondent aux premières occupations humaines modernes et livrent, depuis les fouilles du XIXe siècle, un ensemble d’objets sculptés sans équivalent ailleurs en Europe pour cette période.
L’ivoire de mammouth constitue le matériau privilégié de ces artisans. Dense, homogène, il se laisse travailler en volume, à la différence de la pierre gravée ou du bois, qui n’a pas traversé les millénaires. C’est aussi une matière rare, dont l’acquisition suppose soit la chasse d’un très grand animal, soit la collecte de défenses trouvées dans le paysage. Consacrer un tel matériau à des objets d’un gramme, sans fonction utilitaire identifiable, constitue en soi une information sur les priorités de ces groupes humains.
La notion de couche archéologique est ici centrale. Un site comme le Hohle Fels se lit de bas en haut : chaque niveau de sédiment correspond à une phase d’occupation, et la position d’un objet dans cette succession détermine son âge relatif. C’est parce que les deux oiseaux proviennent des niveaux aurignaciens inférieurs que l’équipe leur attribue un âge d’environ 40 000 ans.
Une grotte qui a déjà livré la plus ancienne figure humaine connue
Le Hohle Fels n’en est pas à sa première découverte majeure. En 2008, l’équipe de Nicholas Conard y a mis au jour la Vénus du Hohle Fels, statuette féminine de six centimètres également taillée dans l’ivoire de mammouth, considérée comme la plus ancienne représentation humaine figurative incontestée. La même année, le site a livré des flûtes façonnées dans des os d’oiseau et dans de l’ivoire, comptées parmi les plus anciens instruments de musique connus au monde.
Cette accumulation explique le classement du secteur. Le 9 juillet 2017, lors de sa 41e session réunie à Cracovie, le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO a inscrit sur sa liste le bien « Grottes et art de la période glaciaire dans le Jura souabe », qui rassemble six grottes fouillées depuis les années 1860. Elles ont livré des vestiges datés de 43 000 à 33 000 ans : figurines animales — lions des cavernes, mammouths, chevaux, bovidés —, instruments de musique et objets de parure.
Les deux nouvelles pièces portent à trois le nombre de représentations d’oiseaux issues du Hohle Fels : une figurine d’oiseau d’eau y avait été découverte il y a environ vingt-cinq ans.
Ce que les chercheurs ne savent pas
L’identification des espèces reste ouverte. Le communiqué évoque plusieurs candidats compatibles avec la faune de l’époque glaciaire : les lagopèdes, oiseaux adaptés au froid et fréquents sur les sites préhistoriques, le grand tétras, connu pour ses parades nuptiales spectaculaires, ou encore certains rapaces. Aucun caractère anatomique conservé ne permet de trancher.
La fonction de ces objets échappe de même à l’analyse. Leur taille et leur légèreté extrêmes autorisent plusieurs lectures — éléments de parure, objets manipulés, supports d’un récit — sans qu’aucune ne puisse être privilégiée sur la seule base du contexte de fouille. Les chercheurs se limitent donc à un constat technique : la précision du geste suppose une observation attentive du vivant et une maîtrise avancée du travail de l’ivoire, dès les premiers siècles de la présence d’Homo sapiens dans la région.
Les deux figurines sont visibles au musée de la Préhistoire et de l’art glaciaire de Blaubeuren, dans une exposition consacrée aux oiseaux miniatures de l’art glaciaire, ouverte jusqu’au 4 avril 2027.
Pour comprendre
Ces découvertes s’inscrivent dans l’histoire longue des premières productions symboliques humaines. Pour situer les figurines du Hohle Fels dans l’ensemble des expressions graphiques du Paléolithique, notre dossier sur l’art pariétal détaille les techniques et les thèmes des parois ornées. La méthode qui a permis de dater ces objets — lecture des couches, enregistrement des positions — est expliquée dans notre présentation d’un site archéologique, mode d’emploi. Enfin, l’Aurignacien correspond à la période où Homo sapiens côtoie puis remplace en Europe les hommes de Neandertal, dont la trajectoire éclaire en creux l’apparition de cet art figuratif.
Sources
- Université de Tübingen, communiqué « Zwei Vogelfiguren sind « Fund des Jahres » aus der UNESCO-Welterbehöhle Hohle Fels », 29 juillet 2026
- Informationsdienst Wissenschaft (idw), communiqué urmu / université de Tübingen, 29 juillet 2026
- Euronews, « Find in German cave: 40,000-year-old mammoth ivory bird figures discovered », 1er août 2026
- Phys.org, « Ice Age artists carved thumbnail-size bird figurines from mammoth ivory 40,000 years ago », 29 juillet 2026
- Sci.News, « 40,000-Year-Old Bird Figurines Found in German Cave » (référence : N. J. Conard et al., Archäologische Ausgrabungen in Baden-Württemberg 2025, p. 46-52)
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial, « Grottes et l’art de la période glaciaire dans le Jura souabe »
Rédaction Savoir.fr
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