Aux États-Unis, les éditeurs raccourcissent les romans pour les 9-12 ans
Publishers Weekly a décrit, le 21 août 2026, une inflexion discrète mais convergente de l’édition jeunesse américaine : pour retenir les lecteurs de 9 à 12 ans, plusieurs maisons réduisent la pagination de leurs romans, multiplient les illustrations et resserrent le calendrier de leurs séries. Ce choix de forme répond à un phénomène documenté depuis des années sous le nom de « decline by nine », la chute du goût de lire autour de neuf ans. En France, la dernière étude du Centre national du livre mesure un décrochage comparable, mais qui n’a ni le même âge ni la même forme.
Ce que change concrètement l’édition américaine
L’article de Joanne O’Sullivan paru le 21 août 2026 dans Publishers Weekly, relayé le lendemain en français par ActuaLitté, ne décrit pas un changement de catalogue mais un changement d’objet. Les leviers énumérés sont matériels : descendre sous la barre des deux cents pages, augmenter la part de l’illustration, aérer la composition, et rapprocher les parutions successives d’une même série pour éviter que le lecteur ne se détache entre deux volumes.
Les exemples cités relèvent de maisons établies. Stonefruit Studio, label de Sourcebooks, publie la série Fatal Glitch avec des volumes de moins de cent cinquante pages ; ActuaLitté mentionne deux titres, Camp Zero et Let’s Play a Game, illustrés par Jeannette Arroyo. Chez d’autres éditeurs, la réduction ne porte pas sur le nombre de pages mais sur leur densité : An Octopus Named Houdini, de Zana Fraillon et Corrina Luyken, est un roman en vers de cent soixante pages, tandis que This Is a Door, de Daniel Nayeri, compte quatre cents pages dont beaucoup sont très épurées. The Wild Season, de Dashka Slater, intègre pour sa part un dispositif de folioscope. Sont également citées les éditions Charlesbridge, Simon & Schuster Books for Young Readers, Little, Brown Books for Young Readers, Delacorte et Penguin Workshop.
Les responsables éditoriaux interrogés par Publishers Weekly avancent deux arguments distincts. Ben Rosenthal, codirecteur éditorial de Stonefruit Studio, insiste sur la difficulté à exister dans un marché saturé. Krista Vitola, chez Simon & Schuster Books for Young Readers, met en avant les contraintes de temps et la concurrence des autres loisirs dans l’emploi du temps des enfants, tout en soulignant la solidité de l’attachement lorsqu’un livre a trouvé son lecteur à cet âge.
« Middle grade » et « decline by nine » : deux notions à définir
Le segment concerné porte, dans l’édition anglo-saxonne, le nom de middle grade. Il désigne approximativement les livres destinés aux 8-12 ans, situés entre les premières lectures autonomes et la littérature dite young adult, qui vise les adolescents. La catégorie n’a pas d’équivalent administratif exact en France, où l’on parle plutôt de « roman jeunesse » ou, par tranche d’âge, de collections « 9-12 ans ». Elle constitue pourtant, outre-Atlantique, une catégorie commerciale à part entière, avec ses collections, ses prix et ses circuits scolaires.
L’expression « decline by nine » a été forgée à partir des données du Kids & Family Reading Report de Scholastic. Selon les chiffres repris par Publishers Weekly, 57 % des enfants de 8 ans déclarent lire pour le plaisir cinq à sept jours par semaine, contre 35 % à 9 ans ; la proportion de ceux qui affirment adorer lire passe dans le même intervalle de 40 % à 28 %. La huitième édition de l’enquête, dont Scholastic a publié les résultats le 11 septembre 2023, confirme la trajectoire par tranches d’âge : la part de lecteurs fréquents s’établit à 46 % chez les 6-8 ans, 32 % chez les 9-11 ans, 21 % chez les 12-14 ans et 15 % chez les 15-17 ans. Cette édition reposait sur 1 724 participants interrogés entre le 13 décembre 2022 et le 6 janvier 2023, recrutés au sein d’un panel national représentatif. Le point important, pour les éditeurs, tient moins à l’ampleur de la baisse qu’à son irréversibilité apparente : le rapport relève que le repli constaté à neuf ans ne se corrige pas ensuite.
Un décrochage que la France mesure autrement
La comparaison avec la situation française éclaire ce que le chiffre américain dit et ne dit pas. La cinquième édition de l’étude « Les jeunes Français et la lecture », menée par Ipsos bva pour le Centre national du livre auprès de 1 500 jeunes de 7 à 19 ans et publiée le 14 avril 2026, montre une population de lecteurs qui reste large : 84 % lisent dans un cadre scolaire ou professionnel et 81 % pour leurs loisirs, deux taux stables par rapport à 2024.
C’est le temps, non le nombre de lecteurs, qui s’effondre. Les 7-19 ans consacrent en moyenne 18 minutes par jour à la lecture de livres, soit une minute de moins qu’en 2024 et huit de moins qu’en 2016, contre 3 heures et 1 minute d’écrans quotidiens hors livres numériques et audio — un rapport de un à dix. Chez les 16-19 ans, le temps d’écran dépasse cinq heures par jour et plus d’un jeune sur trois ne lit pas du tout. L’étude documente enfin une lecture de plus en plus fragmentée : 21 % des 7-9 ans déclarent faire autre chose en lisant, contre 45 % des 13-15 ans et 67 % des 16-19 ans. Le décrochage français se joue donc surtout à l’adolescence, et il se lit d’abord dans la durée et la qualité de l’attention.
Ce que la forme d’un livre peut, ou non, corriger
Publishers Weekly ne présente pas la brièveté comme une solution isolée. L’article range parmi les causes du recul l’érosion des capacités d’attention, des emplois du temps saturés, le renchérissement du livre, la difficulté croissante à faire découvrir les nouveautés, ainsi que l’affaiblissement du financement et des effectifs des bibliothèques scolaires ; ActuaLitté précise que ce dernier facteur s’est accentué en Floride, en Caroline du Sud et dans l’Utah, à la suite de campagnes de retrait d’ouvrages.
Sur ces cinq facteurs, la pagination n’en touche qu’un : l’effort perçu au moment où l’enfant choisit un livre. Les décisions décrites relèvent donc de paris éditoriaux, et aucune des sources citées n’avance de mesure de leur efficacité — les titres concernés paraissent pour l’essentiel en 2026. L’intérêt de l’information est ailleurs : elle rend visible la façon dont une industrie culturelle traduit une statistique de comportement en décisions concrètes de fabrication.
Pour comprendre
Le segment visé relève de ce que l’on nomme en France la littérature jeunesse, dont notre dossier retrace les catégories et les enjeux pédagogiques. Le levier principal décrit par Publishers Weekly est la pagination, c’est-à-dire l’organisation et la numérotation des pages d’un ouvrage. Ces arbitrages relèvent enfin du métier d’éditeur de livre, qui décide de la forme donnée à un texte avant sa mise sur le marché.
Sources
- Joanne O’Sullivan, « A New (Shorter) Chapter for Middle Grade », Publishers Weekly, 21 août 2026
- Hocine Bouhadjera, « Aux États-Unis, les éditeurs raccourcissent les romans jeunesse pour reconquérir les 9-12 ans », ActuaLitté, 22 août 2026
- Scholastic, « New Data from the Scholastic Kids & Family Reading Report Finds Kids are Reading Less as They Age », 11 septembre 2023
- Centre national du livre, « Les jeunes Français et la lecture en 2026 », étude Ipsos bva, 14 avril 2026
- CCFI, « Résultats de l’étude “Les jeunes Français et la lecture” en 2026 », 14 avril 2026
Rédaction Savoir.fr
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