Bassin du Congo : des archives météo sauvées révèlent un net réchauffement
Plus d’un million d’observations météorologiques, consignées à la main sur des feuilles conservées dans une archive de Yangambi, en République démocratique du Congo, viennent d’être numérisées et analysées. Publiée le 12 octobre 2026 dans la revue Earth System Dynamics, l’étude menée par la Vrije Universiteit Brussel (VUB) met en évidence un réchauffement net du bassin du Congo depuis les années 1960, ainsi qu’une multiplication des journées chaudes. Elle comble en partie l’une des grandes lacunes de la climatologie mondiale.
Une « tache aveugle » au cœur de l’Afrique
Le bassin du Congo abrite, rappellent les auteurs, le deuxième plus grand fleuve et la deuxième plus grande forêt tropicale du monde. Il demeure pourtant l’une des régions les plus pauvres en mesures directes. Les auteurs relèvent que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dans son rapport de 2021, n’a ni évalué l’évolution des extrêmes chauds et des fortes pluies dans cette région depuis les années 1950, ni attribué ces changements à l’influence humaine, faute avant tout de données d’observation in situ. Wim Thiery, professeur à la VUB qui a dirigé l’étude, souligne que l’Afrique centrale est l’une des rares régions où ce rapport n’a pu confirmer une hausse des extrêmes chauds.
Les données existaient pourtant, mais sur papier. Après 1960, les relevés des stations de l’ancien Institut national pour l’étude agronomique du Congo belge (INEAC), devenu l’INERA, ont été centralisés à Yangambi ; les relevés antérieurs sont conservés aux Archives de l’État en Belgique. Le papier y est de qualité et d’état très inégaux. L’archive de Yangambi, dépourvue d’électricité, a subi en février 2023 un incendie dans l’une de ses ailes, et les nuisibles menacent les documents. « Nous aurions pu perdre des décennies de données irremplaçables », a déclaré Derrick Muheki, doctorant à la VUB et premier auteur, selon le résumé diffusé par Phys.org.
Du registre manuscrit au tableur : le sauvetage de données
Le « sauvetage de données » (data rescue) désigne l’ensemble des opérations qui rendent exploitables des observations anciennes menacées de disparition : inventaire des documents, prise de vue, puis transcription sous une forme lisible par ordinateur. L’équipe a suivi pour cela les lignes directrices de l’Organisation météorologique mondiale (2016). Lors de deux campagnes de terrain en 2023, 9 885 feuilles mensuelles provenant de 37 stations ont été photographiées, l’appareil fonctionnant sur batterie.
La transcription a été confiée à MeteoSaver, un logiciel libre conçu par Derrick Muheki avec le Centre des humanités numériques de l’université de Gand. Il associe le moteur de reconnaissance optique de caractères Tesseract à des méthodes d’apprentissage automatique pour lire les tableaux manuscrits. L’outil avait reçu une mention spéciale du magazine TIME parmi les meilleures inventions de 2025. Au terme du traitement, 1 011 297 valeurs ont franchi l’ensemble des contrôles de qualité, auxquelles s’ajoutent des séries numérisées lors de travaux antérieurs. Sur cinq stations où une transcription manuelle permettait la comparaison, la concordance varie de 81,2 % à 92,3 %, et l’écart absolu moyen médian est de 0,35 °C. Les séries couvrent pour l’essentiel les années 1960 à 1990, la plus longue, celle d’Eala, remontant à 1908. La base est publiée en accès libre.
Ce que révèlent les relevés
Pour mesurer les tendances, les chercheurs n’ont retenu que 21 stations disposant d’au moins vingt-cinq ans de données sans lacune de plus de cinq ans. Ils ont employé l’estimateur de Theil-Sen, qui calcule la pente médiane entre toutes les paires de points et se montre ainsi peu sensible aux valeurs aberrantes, fréquentes dans des séries transcrites automatiquement. Les tendances médianes atteignent 0,22 °C par décennie pour les températures maximales, 0,10 °C pour les minimales et 0,15 °C pour les moyennes, soit environ 0,7 °C, 0,3 °C et 0,5 °C sur la période 1961-1990. Dans 20 stations sur 21, au moins l’une des trois variables est en hausse. Les auteurs décrivent un signal de réchauffement « cohérent et qui s’accélère ».
Les extrêmes suivent la même direction. Une « journée chaude » est ici définie de manière statistique : un jour dont la température maximale dépasse le 95e centile, c’est-à-dire la valeur que seuls 5 % des jours excèdent sur la période de référence 1961-1990, soit 33,3 °C pour l’ensemble des stations réunies. Leur nombre passe d’environ trois à environ cinq par an entre la première et la dernière décennie, tandis que les journées froides reculent d’environ sept à cinq. À Luki-Plateau, Mulungu-Mulohe et Yangambi-Km.5, les journées chaudes ont plus que triplé entre 1961 et 2000.
Les pluies, en revanche, n’autorisent pas de conclusion générale. Seules trois stations possèdent plus de trente ans de mesures. À Yangambi-Km.5, les épisodes de 83 mm en une journée ont été deux fois plus fréquents en 1990-2020 qu’en 1960-1989 ; à Mulungu-Mulohe, une pluie de 63 mm par jour, qui revenait environ tous les deux ans, revient désormais à peu près chaque année ; à Gimbi-Plateau, aucun changement notable n’apparaît. Les auteurs précisent que cette couverture trop restreinte interdit toute généralisation à l’échelle du pays.
Pourquoi ces vieux registres comptent pour les modèles
Ces séries servent aussi d’étalon aux réanalyses, ces reconstitutions du climat passé qui combinent modèles numériques et observations, et dont les chercheurs se servent à défaut de mesures locales. La comparaison avec la réanalyse ERA5-Land fait apparaître des écarts de tendance non systématiques, de l’ordre de 0,1 °C par décennie, mais aussi un saut d’environ 4,5 à 5 °C au début des années 1950 que les stations n’enregistrent pas. Sans relevés au sol, un tel artefact passe inaperçu. Wim Thiery résumait l’enjeu dès 2025 : un modèle climatique ne vaut que par les données qu’on lui fournit.
L’étude réunit vingt auteurs, issus notamment de la VUB, de l’université de Gand, de l’INERA, des universités de Kinshasa et de Kisangani, du Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren et des universités de Reading et de Maynooth. Ils appellent à poursuivre ce travail dans une région où les observations restent rares et l’enjeu climatique considérable.
Pour comprendre
- Climat : la définition d’une notion qui se distingue de la météo par l’échelle de temps, d’où l’importance de longues séries de relevés.
- Les instruments de relevés météorologiques : thermomètres, pluviomètres et autres appareils à l’origine des feuilles d’observation numérisées.
- La chaleur et le réchauffement climatique : les mécanismes du réchauffement dont l’étude documente une manifestation régionale.
Sources
- Muheki D., Thiery W. et coll., « From paper to proof: revealing Congo Basin warming through rescued climate archives », Earth System Dynamics, 17, 1455-1511, 12 octobre 2026
- Phys.org (d’après la Vrije Universiteit Brussel), « Rescued weather records reveal hot days became nearly twice as common in the Congo Basin over two decades », 12 octobre 2026
- Vrije Universiteit Brussel, « With MeteoSaver, we can digitise and rescue meteorological archives worldwide », 10 octobre 2025
Rédaction Savoir.fr, 12 octobre 2026.



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