Gaz : les prix européens ont plus que doublé en 2026, l’hiver sous tension
Le prix de gros du gaz européen a dépassé 65 euros le mégawattheure le 20 août 2026, son plus haut niveau depuis mars, au terme d’une hausse de plus de 130 % depuis le début de l’année. Au 1er août, les stockages de l’Union européenne n’étaient remplis qu’à 57,1 %, le relevé le plus faible jamais enregistré à cette date. Explication d’un marché où l’été, saison de reconstitution des réserves, s’est transformé en course contre la montre.
Un marché de gros au plus haut depuis mars
Le contrat à terme sur le TTF néerlandais, référence des prix du gaz en Europe, a dépassé 65 euros par mégawattheure (€/MWh) jeudi 20 août 2026, rapporte Euronews Business. C’est son plus haut niveau depuis le mois de mars et une progression de plus de 130 % depuis le 1er janvier. Le TTF (Title Transfer Facility) est un marché virtuel néerlandais sur lequel s’échangent des contrats de livraison de gaz : son cours sert d’indice de référence à l’ensemble des contrats européens, y compris français.
La mise en perspective reste toutefois nécessaire : les cours demeurent très en deçà du pic de 350 €/MWh atteint lors de la crise de 2022, selon Euronews, et l’Europe consomme aujourd’hui 15 à 20 % de gaz de moins qu’en 2021.
Un point de vocabulaire est ici utile. Le « prix du gaz » dont il est question n’est pas celui payé par un ménage : c’est un prix de gros, formé sur un marché à terme, où acheteurs et vendeurs s’engagent aujourd’hui sur une livraison future. Il intègre donc autant l’équilibre physique offre-demande que les anticipations des opérateurs sur les mois à venir.
Pourquoi les stocks européens sont si bas
Chaque été, l’Europe injecte du gaz dans ses réservoirs souterrains pour affronter la saison de chauffe. En 2026, cette reconstitution a été contrariée. Les données de Gas Infrastructure Europe, association des opérateurs d’infrastructures gazières, plaçaient le taux de remplissage à 57,1 % au 1er août, soit le niveau le plus bas jamais relevé à cette date. Toute l’Europe rapporte un écart de 17 points avec la moyenne des cinq dernières années (74 %) et un cas allemand plus dégradé encore : 49 % de remplissage au 12 août, alors que l’Allemagne concentre plus de 20 % des capacités de stockage européennes.
Trois séries de causes se cumulent. La première est géopolitique : le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), est bloqué depuis le 28 février 2026, ce qui prive le marché des cargaisons qatariennes qui l’empruntent majoritairement.
La deuxième est technique et vient du Nord. Selon l’analyste de l’Agence internationale de l’énergie Greg Molnár, cité par European Gas Hub, la prolongation jusqu’en février 2027 de l’arrêt du champ norvégien d’Ormen Lange pourrait retirer plus d’un milliard de mètres cubes de l’approvisionnement sur la seule saison de chauffe ; des opérations de maintenance prévues en septembre doivent en outre ramener la production norvégienne autour de 75 millions de mètres cubes par jour certains jours.
La troisième est climatique. Canicules et sécheresse ont simultanément fait grimper la demande d’électricité pour la climatisation et réduit les productions hydroélectrique et nucléaire, dépendantes de l’eau. Résultat : les centrales à gaz ont brûlé en plein été une partie du combustible qui aurait dû rejoindre les réservoirs.
Ce que Bruxelles a changé dans ses règles de stockage
Adopté après la crise de 2022, le mécanisme européen de remplissage impose un objectif de stockage avant l’hiver. Sa lettre reste fixée à 90 %, mais son application a été assouplie : la cible peut désormais être atteinte à n’importe quelle date entre le 1er octobre et le 1er décembre, et la Commission a invité les États à mobiliser la flexibilité prévue pour ramener l’objectif à 80 % lorsque les conditions de marché rendent le remplissage difficile, indique Euronews.
Cet assouplissement illustre un dilemme classique des politiques de sécurité d’approvisionnement : une obligation d’achat rigide est un signal envoyé au marché, qui sait alors que des acheteurs européens devront se procurer des volumes coûte que coûte — et peut en tirer parti sur les prix. Interrogée par Toute l’Europe, la Commission européenne juge l’objectif de 80 % « techniquement atteignable », en s’appuyant sur les importations de GNL, principalement américaines.
Des marchés de gros aux factures : le cas français
La transmission du gros au détail n’est ni immédiate ni intégrale, mais elle est réelle. En France, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) publie chaque mois un prix repère de vente de gaz (PRVG), indicateur qui a succédé aux tarifs réglementés supprimés en 2023 et auquel de nombreuses offres commerciales sont indexées. Ce prix repère atteindra 172,05 €/MWh TTC au 1er septembre 2026, en hausse de 5,6 % par rapport à août, rapporte L’EnerGeek. Environ six millions de ménages, soit près de 60 % des abonnés résidentiels, sont concernés ; pour un foyer chauffé au gaz consommant 12 000 kWh par an, le média chiffre l’effet à une centaine d’euros supplémentaires sur l’année. Les abonnés ayant souscrit une offre à prix fixe restent protégés jusqu’à l’échéance de leur contrat.
L’effet macroéconomique est également suivi de près. Le cabinet Oxford Economics estime que, sous les prix de gros actuels, l’inflation totale de la zone euro pourrait s’établir plus près de 3,5 % au second semestre 2026, contre un peu plus de 3 % dans son scénario central, et prévoit de relever en septembre sa prévision de prix du gaz européen, potentiellement vers une moyenne proche de 60 €/MWh au quatrième trimestre 2026 et au premier trimestre 2027. « Plusieurs risques défavorables du côté de l’offre se sont matérialisés, et les niveaux de stockage de gaz sont historiquement bas avant la saison de chauffe », résume l’économiste Daniel Kral, cité par Euronews.
Reste la variable qu’aucun modèle ne maîtrise : la météo. Un hiver doux permettrait de traverser la saison avec des réserves basses ; un hiver rigoureux obligerait à des soutirages rapides sur un marché déjà tendu. C’est cette asymétrie, plus que le niveau des cours d’août, qui explique la nervosité des opérateurs.
Pour comprendre
Le réseau Savoir.fr propose plusieurs ressources pour éclairer ces notions. La fiche Le gaz naturel revient sur la formation, le transport et les usages de cette ressource, et sur ce qui distingue le gaz acheminé par gazoduc du gaz liquéfié transporté par méthanier. Le dossier Sécurité des approvisionnements en énergie expose les notions de dépendance, de diversification et de stockage stratégique qui structurent les politiques publiques évoquées ci-dessus. Enfin, l’article La spéculation, un danger « réel » ? éclaire le fonctionnement des marchés à terme et le rôle des anticipations dans la formation des prix des matières premières.
Sources
- Euronews Business, « Europe’s gas prices have doubled, with the worst yet to come », 20 août 2026
- European Gas Hub, « TTF gas prices surge as supply risks build ahead of winter », 12 août 2026
- Toute l’Europe, « Gaz : avec des stocks européens au plus bas, la crainte d’une hausse des prix à l’approche de l’hiver », 14 août 2026
- L’EnerGeek, « Gaz : le prix repère de la CRE va bondir de 5,6 % en septembre 2026 », 11 août 2026
Rédaction Savoir.fr
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