Göbeklitepe : les premières sépultures intactes éclairent l’énigme des os dispersés
Deux sépultures intactes, les premières jamais mises au jour à Göbeklitepe, viennent d’être décrites dans la revue PLOS One. Elles offrent une explication à une énigme vieille de trente ans : la présence de centaines de fragments d’os humains éparpillés dans les grands bâtiments à piliers du site néolithique turc. Selon les auteurs, l’érosion, davantage qu’un rituel, les y aurait apportés.
Une énigme ouverte depuis 1995
Göbeklitepe se trouve dans la chaîne du Germuş, en Anatolie du Sud-Est. Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en 2018, le site présente des structures mégalithiques de forme ronde-ovale et rectangulaire, érigées par des groupes de chasseurs-cueilleurs du néolithique précéramique entre 9600 et 8200 avant notre ère. Ses piliers caractéristiques en forme de T sont sculptés d’animaux sauvages. L’Unesco précise que ces monuments « auraient vraisemblablement été utilisés dans le cadre de rituels, probablement funéraires ».
Or, depuis le début des fouilles, en 1995, les archéologues n’y avaient trouvé aucune tombe intacte. Ils recueillaient en revanche, dans les remblais des bâtiments dits « spéciaux », des fragments d’ossements humains : 928 au total selon l’étude publiée le 22 septembre 2026, dont 408 fragments crâniens et 283 fragments du reste du squelette. Ces restes proviennent d’hommes et de femmes de tous âges et sont dispersés de manière irrégulière sur quelque 3 000 mètres carrés de la principale zone de fouille.
La surreprésentation des crânes avait nourri l’hypothèse de pratiques rituelles. Une étude parue en 2017 dans Science Advances avait en effet signalé des crânes portant de profondes incisions le long de la ligne médiane, signe d’une modification délibérée ; ces fragments appartenaient à trois individus, cinq aujourd’hui selon le nouvel article. Restait à savoir si l’ensemble des os dispersés relevait d’un dépôt volontaire ou d’un tout autre processus.
Deux tombes du néolithique précéramique B
L’étude est signée par l’anthropologue Julia Gresky, de l’université de Göttingen et de la division des sciences naturelles de l’Institut archéologique allemand (DAI) à Berlin, et par l’archéologue Lee Clare, du département d’Istanbul du DAI. Les deux sépultures, repérées en 2017, n’ont été entièrement fouillées qu’en 2022. Elles appartiennent à des contextes du néolithique précéramique B, entre 8700 et 8000 avant notre ère, la phase la plus récente d’un tell qui s’est formé sur quelque 1 600 ans.
La première, désignée DR1, est une sépulture collective aménagée dans une fosse en forme de rein, sous le sol enduit d’un bâtiment rectangulaire. Elle contient au moins trois individus, peut-être quatre : une femme d’au moins 35 ans, un homme de 20 à 30 ans et une adolescente de 11 à 14 ans. Les ossements y ont été réorganisés : les crânes ont été placés dans l’angle sud-est, les os longs alignés le long de la paroi ouest. Aucune trace de découpe, de chauffe ni d’ocre n’a été relevée.
La seconde, L09-65, est une inhumation individuelle adossée au mur oriental, près du « bâtiment spécial A », sur le versant ouest de la zone de fouille. Une jeune femme de 20 à 30 ans y repose en position fléchie, sur le côté gauche et tournée vers l’est, sur un lit de pierres de la taille d’un poing. Son squelette est resté en place.
La signature de l’érosion
L’intérêt de ces tombes tient moins à leur rareté qu’à l’état de leurs os. Les chercheurs ont procédé à un examen macroscopique : âge estimé d’après l’usure dentaire et la fusion des sutures crâniennes, sexe d’après la mandibule, relevé systématique des altérations. Dans les deux sépultures, les os sont très fragmentés, les extrémités des os longs brisées et manquantes. Dans la tombe collective, 61,4 % des fragments sont recouverts de dépôts calcaires, et des traces de rongement par des rongeurs apparaissent. Or ces caractéristiques correspondent étroitement, écrivent les auteurs, à celles des fragments épars.
D’où leur interprétation privilégiée : les os dispersés proviendraient d’inhumations sous plancher situées dans des bâtiments plus haut sur la butte, puis entraînés vers le bas de la pente. Les structures auraient été envahies par des glissements de terrain, sous l’effet d’une pression croissante exercée par des constructions successives, peut-être combinée à de fortes pluies et à des séismes. Les auteurs soulignent toutefois que ce scénario « n’exclut pas » d’autres pratiques mortuaires, et reconnaissent une limite : dans la tombe L09-65, la séparation entre les fragments du remblai et la couche supérieure de la sépulture n’a pu être clairement établie.
Un sanctuaire devenu lieu de vie
La découverte s’inscrit dans une révision plus large. Göbeklitepe a longtemps été interprété comme un centre rituel dépourvu d’occupation permanente. Les dernières années ont apporté, selon l’article, de plus en plus d’indices d’habitations et d’activités domestiques sur toute la durée de la séquence ; ces tombes en constituent un nouvel indice.
Elles rapprochent aussi le site de ses voisins. Les inhumations sous le sol des pièces sont une pratique bien documentée au néolithique précéramique, en Anatolie comme au Levant. Les auteurs citent notamment Çayönü Tepesi, dont le « bâtiment aux crânes » a livré quelque 70 crânes, Nevalı Çori et Körtik Tepe. Göbeklitepe cesse ainsi d’apparaître comme une exception funéraire : ses habitants enterraient leurs morts sous leurs maisons, comme d’autres communautés de la région.
Relayée le 25 septembre par Phys.org et par le magazine Archaeology, l’étude a été financée par la Fondation allemande pour la recherche (DFG), dans le cadre d’un projet de long terme consacré aux sociétés préhistoriques de Haute Mésopotamie.
Pour comprendre
- Le Néolithique : la période au cours de laquelle les sociétés humaines se sédentarisent, et dont Göbeklitepe éclaire les tout débuts.
- Inhumation : la mise en terre d’un défunt, ici sous le sol des habitations, pratique courante au Proche-Orient néolithique.
- Érosion : l’usure et le déplacement des sols, qui aurait transporté les ossements vers le bas de la butte.
Sources
- Gresky J., Clare L., « First burials give insights into mortuary rites at Göbeklitepe, Early Neolithic Türkiye », PLOS One 21(9) : e0358979, 22 septembre 2026, DOI 10.1371/journal.pone.0358979
- Phys.org (Paul Arnold), « Two ancient burial sites may explain mystery of Göbeklitepe’s scattered human bones », 25 septembre 2026
- Archaeology, « Intact Burials Excavated at Göbekli Tepe », 25 septembre 2026
- La Brújula Verde (Guillermo Carvajal), « Two graves found at Göbekli Tepe may have finally solved it », 25 septembre 2026
- Unesco, Centre du patrimoine mondial, fiche « Göbekli Tepe » (inscription 2018)
- Institut archéologique allemand (DAI), projet « Human bones at Göbekli Tepe »
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