Sommets européens : plus d’espèces végétales, mais des extinctions en hausse
Une étude publiée le 3 septembre 2026 dans la revue Science décrit un phénomène contre-intuitif sur les cimes européennes : le nombre d’espèces végétales y augmente, mais le rythme des disparitions locales s’accélère au même moment. Menés sur 62 sommets suivis quatre fois entre 2001 et 2022, ces travaux montrent que les perdantes sont les plantes les plus spécialisées de la haute montagne. Explication d’un paradoxe qui oblige à distinguer le nombre d’espèces de leur identité.
Vingt ans de relevés sur 62 sommets européens
Le travail publié sous le titre « Rising plant extinction rates on European mountain summits » (Wessely, Dullinger et coll., DOI 10.1126/science.aed2974) repose sur un dispositif rare en écologie : un réseau d’observation permanent. Ce réseau, baptisé GLORIA (Global Observation Research Initiative in Alpine Environments), applique un protocole standardisé qui consiste à recenser, sur des placettes délimitées au sommet des montagnes, la totalité des plantes vasculaires présentes, puis à revenir au même endroit à intervalles réguliers. La comparaison ne porte donc pas sur des estimations globales, mais sur des listes d’espèces établies au même mètre carré à des dates différentes.
Selon le communiqué de l’université de Vienne, qui a piloté ces travaux avec l’université BOKU et l’Académie autrichienne des sciences, l’équipe a exploité les données de 62 sommets européens inventoriés à quatre reprises entre 2001 et 2022. Le résultat central tient en une observation : la proportion d’espèces qui ne sont pas retrouvées d’une campagne à la suivante augmente à chaque nouveau passage. Autrement dit, la disparition locale de plantes ne se contente pas d’exister, elle s’accélère.
Deux régularités précisent ce constat. D’abord, les pertes sont plus nombreuses sur les sommets qui ont connu le réchauffement le plus marqué. « Les données montrent clairement que les espèces avaient plus de chances de disparaître des sommets ayant subi un réchauffement plus fort », résume Johannes Wessely, premier auteur de l’étude. Ensuite, la probabilité de disparition d’une espèce augmente à la marge basse de son aire de répartition altitudinale — c’est-à-dire là où elle vit déjà dans les conditions les plus chaudes qu’elle tolère. « Lorsque des espèces poussent déjà sur des sites plus chauds que la moyenne, elles deviennent plus sensibles à toute hausse supplémentaire de température », explique Harald Pauli, coordinateur du réseau GLORIA. Ces travaux ont été financés par le Conseil européen de la recherche (ERC) dans le cadre du programme Horizon 2020.
Le paradoxe du sommet qui verdit
Comment un sommet peut-il gagner des espèces tout en en perdant ? Parce que deux mouvements s’y superposent. Le réchauffement lève progressivement la contrainte du froid qui interdisait aux plantes des étages inférieurs de s’installer plus haut : des espèces de prairies ou de landes d’altitude moyenne colonisent les cimes et font mécaniquement grimper la richesse spécifique, c’est-à-dire le simple décompte des espèces présentes. Dans le même temps, les végétaux strictement inféodés aux conditions extrêmes du sommet reculent. Le bilan comptable peut rester positif alors que la composition de la flore s’appauvrit en espèces rares.
Ce mécanisme porte un nom : la thermophilisation, soit la progression relative des espèces associées à la chaleur au sein d’une communauté végétale. Une étude complémentaire issue du même réseau, publiée le 14 août 2026 dans Nature Ecology & Evolution (724 placettes sur 53 sommets, vingt et un ans de suivi), avait déjà documenté cette dérive à l’échelle du continent, tout en soulignant que son lien avec le réchauffement mesuré localement reste étonnamment lâche : la végétation ne réagit pas au seul thermomètre, mais aussi à la présence, dans le voisinage, d’espèces déjà adaptées à des conditions plus chaudes.
La nouvelle étude ajoute une information décisive sur l’identité des perdantes : les espèces dont le centre de répartition se situe au-dessus du sommet étudié sont surreprésentées parmi les disparues. Ce sont précisément les spécialistes de la haute altitude. Leur situation illustre une contrainte propre à la montagne : un sommet fonctionne comme une île. Une plante qui remonte pour fuir la chaleur finit par atteindre la cime, au-delà de laquelle il n’existe plus d’habitat de repli. Le premier bilan européen du réseau, déjà publié dans Science en 2012, montrait d’ailleurs des évolutions opposées selon les régions entre 2001 et 2008 : un gain moyen de 3,9 espèces par sommet dans les montagnes boréales et tempérées, contre une perte de 1,4 espèce dans les montagnes méditerranéennes, où la ressource en eau se raréfie.
La « dette d’extinction », clé de lecture des résultats
Reste une question de temporalité. Les plantes d’altitude sont souvent longévives et tolérantes au stress : une population peut décliner pendant des décennies avant de s’éteindre localement. Les auteurs relèvent d’ailleurs que les extinctions observées sont précédées de longues phases de raréfaction. Les écologues désignent ce décalage par la notion de dette d’extinction : la disparition constatée aujourd’hui solde des dégradations survenues bien plus tôt, si bien que le nombre d’espèces encore présentes surestime la santé réelle d’un milieu.
C’est l’hypothèse avancée pour expliquer l’accélération relevée. « Une dette d’extinction commence à être remboursée », avance Stefan Dullinger, coordinateur du projet, qui précise aussitôt que cette interprétation demande à être confirmée par de nouveaux travaux. Cette prudence n’est pas rhétorique : elle rappelle qu’un suivi de vingt ans reste court au regard de la longévité des espèces concernées, et que seule la poursuite des campagnes permettra de trancher. Elle a aussi une conséquence pratique pour l’évaluation de la biodiversité : un indicateur fondé sur le seul nombre d’espèces peut afficher une amélioration au moment même où la flore d’origine s’efface.
Pour comprendre
Le vocabulaire employé par les auteurs renvoie à des notions générales d’écologie. La disparition d’une espèce en un lieu donné n’est pas de même nature que sa disparition définitive de la planète : les mécanismes et les échelles des extinctions en masse éclairent cette distinction entre extinction locale et extinction globale. Le fonctionnement d’un sommet comme habitat fermé rejoint par ailleurs ce que l’on sait des espèces vivant dans l’isolement, dont les populations, coupées de tout renfort extérieur, sont les plus vulnérables aux changements de leur milieu. Enfin, la dépendance des végétaux aux conditions thermiques et hydriques s’inscrit dans les relations anciennes entre la vie et le climat.
Sources
- Université de Vienne, communiqué « Rising Plant Extinction Rates on European Mountain Summits », 3 septembre 2026
- J. Wessely, S. Dullinger et coll., « Rising plant extinction rates on European mountain summits », Science, 2026, DOI 10.1126/science.aed2974
- Phys.org, « Rising species numbers on Europe’s mountaintops may mask increasing losses of high-elevation plant specialists », 3 septembre 2026
- J. Hausharter et coll., Nature Ecology & Evolution, 14 août 2026, DOI 10.1038/s41559-026-03150-x (thermophilisation des sommets européens)
- H. Pauli et coll., « Recent plant diversity changes on Europe’s mountain summits », Science, 336(6079), 2012, DOI 10.1126/science.1219033
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