Compétition entre groupes et coopération interne : ce que confirme une méta-analyse
Face à un rival commun, les membres d’un groupe coopèrent-ils davantage entre eux ? Une méta-analyse préenregistrée, publiée en ligne le 31 août 2026 dans la revue Personality and Social Psychology Bulletin, apporte une réponse quantifiée à cette question classique de la psychologie sociale. En agrégeant 70 mesures d’effet issues de 25 études expérimentales, soit 6 051 participants, les chercheurs des universités de Leyde et Vrije Universiteit Amsterdam établissent que la compétition entre groupes augmente la coopération au sein de chaque groupe, avec un effet d’ampleur moyenne.
Une synthèse de vingt-cinq études expérimentales
L’article, intitulé « Intergroup Competition Promotes Intragroup Cooperation: A Meta-Analysis of Social Dilemmas », est signé par Tycho van Tartwijk, Angelo Romano et Leticia Micheli, de l’unité de psychologie sociale, économique et organisationnelle de l’université de Leyde (Pays-Bas), et Daniel Balliet, du département de psychologie expérimentale et appliquée de la Vrije Universiteit Amsterdam.
La méta-analyse est une méthode qui consiste à rassembler toutes les études disponibles sur une même question, puis à en combiner statistiquement les résultats pour estimer la direction et l’ampleur réelles d’un effet. Elle est ici « préenregistrée » : le protocole d’analyse a été déposé publiquement avant son exécution, une garantie contre les ajustements opportunistes des hypothèses. Les auteurs n’ont retenu que des études expérimentales utilisant des jeux économiques dans lesquels la présence d’une compétition entre groupes était manipulée par les chercheurs — ce qui permet, contrairement aux simples observations de terrain, de parler d’un effet causal dans le cadre du laboratoire. Vingt-cinq articles remplissaient ces critères d’inclusion, fournissant 70 tailles d’effet.
Le résultat central s’exprime par un indicateur standardisé, le g de Hedges, qui mesure l’écart entre condition avec et sans compétition en unités d’écart-type. Le modèle multiniveau à effets aléatoires aboutit à g = 0,677 — un effet positif d’ampleur moyenne selon les conventions usuelles de la discipline, où 0,5 désigne un effet moyen et 0,8 un effet fort. Autrement dit, l’introduction d’une compétition entre groupes accroît de façon nette et mesurable la propension des individus à coopérer avec les membres de leur propre camp. Ce chiffre tranche un débat resté ouvert : les études individuelles avaient produit jusqu’ici, de l’aveu même des auteurs, des résultats empiriques mitigés.
Les dilemmes sociaux, laboratoires de la coopération
Les études agrégées reposent sur des « dilemmes sociaux » : des situations, reproduites en laboratoire sous forme de jeux à enjeux réels, où l’intérêt individuel immédiat entre en conflit avec l’intérêt collectif. Dans un jeu du bien public, par exemple, chaque participant reçoit une somme qu’il peut garder pour lui ou verser à une cagnotte commune, laquelle est augmentée puis répartie entre tous ; chacun gagne davantage si tout le monde contribue, mais chacun gagne encore plus, individuellement, en gardant sa mise pendant que les autres contribuent. La coopération s’y mesure très concrètement, par les montants que les participants acceptent de sacrifier au profit du groupe.
C’est ce cadre qui donne sa force au résultat : lorsqu’on place deux groupes en compétition — par exemple en récompensant le groupe qui aura constitué la cagnotte la plus fournie —, les contributions individuelles au pot commun augmentent. La rivalité externe réaligne l’intérêt individuel sur l’intérêt collectif : servir son groupe devient un moyen de l’emporter.
La méta-analyse précise une condition importante. L’effet est fort lorsque la compétition s’accompagne d’une interdépendance réelle entre les membres — quand le sort de chacun dépend effectivement de la performance collective, notamment parce que le gain final est lié au résultat de l’affrontement entre groupes. Il s’affaiblit lorsque cette interdépendance est absente, c’est-à-dire quand la comparaison avec l’autre groupe n’a pas de conséquence matérielle. La simple existence d’un rival compte donc moins que ce qu’elle implique : un destin partagé.
Une intuition ancienne, désormais quantifiée
L’idée que le conflit externe soude les groupes traverse les sciences sociales depuis plus d’un siècle. Dès les années 1950, l’expérience dite de Robbers Cave, conduite par le psychologue Muzafer Sherif dans un camp d’été de l’Oklahoma, avait montré que la mise en compétition de deux groupes d’adolescents renforçait rapidement la solidarité et l’identification à l’intérieur de chaque camp, tout en nourrissant l’hostilité envers l’autre. La psychologie évolutionniste y voit, de son côté, un possible héritage de la longue histoire de compétitions entre groupes humains, qui aurait favorisé les collectifs les plus coopératifs.
Les travaux quantitatifs antérieurs avaient déjà éclairé une facette voisine du phénomène : une méta-analyse publiée en 2014 dans Psychological Bulletin par Daniel Balliet, Junhui Wu et Carsten De Dreu montrait que les individus coopèrent davantage avec les membres de leur propre groupe qu’avec des étrangers au groupe — un favoritisme endogroupe relevant, selon ces auteurs, davantage de la préférence pour les siens que de l’hostilité envers les autres. La nouvelle synthèse complète ce tableau en isolant l’effet propre de la compétition elle-même, manipulée expérimentalement.
Portée et limites
Plusieurs précautions de lecture s’imposent. Les études agrégées sont des expériences de laboratoire, avec des groupes souvent constitués pour l’occasion et des enjeux monétaires modestes : la transposition aux collectifs réels — équipes de travail, communautés, nations — reste une question ouverte, que les auteurs renvoient aux recherches futures. La méta-analyse ne dit pas non plus que la compétition intergroupe serait socialement souhaitable : la littérature issue de Robbers Cave rappelle que la cohésion interne peut avoir pour revers la dégradation des relations entre groupes. Enfin, un effet moyen n’est pas une loi : la variabilité entre études, que le modèle multiniveau prend précisément en compte, indique que le contexte — au premier chef l’interdépendance — module fortement le phénomène.
Reste un enseignement robuste : dans des conditions contrôlées, la rivalité entre groupes constitue l’un des leviers les plus fiables connus pour élever la coopération interne. Un résultat qui éclaire aussi bien les pratiques de management par équipes que la compréhension des dynamiques collectives en période de conflit.
Pour comprendre
- Le biais endogroupe, cette préférence accordée aux membres de son propre groupe.
- La psychologie sociale, discipline qui étudie l’influence des situations et des groupes sur les conduites.
- La définition de l’altruisme, au cœur des débats sur l’évolution de la coopération.
Sources
- Tycho van Tartwijk, Angelo Romano, Leticia Micheli, Daniel Balliet, « Intergroup Competition Promotes Intragroup Cooperation: A Meta-Analysis of Social Dilemmas », Personality and Social Psychology Bulletin, en ligne le 31 août 2026
- Daniel Balliet, Junhui Wu, Carsten K. W. De Dreu, « Ingroup favoritism in cooperation: a meta-analysis », Psychological Bulletin, 2014 (PubMed)
- DOI de la méta-analyse de 2014 sur le favoritisme endogroupe, Psychological Bulletin, vol. 140, n° 6
Rédaction Savoir.fr — 1er septembre 2026
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