Écrans et santé mentale des jeunes : une étude de jumeaux relativise le lien
Le lien entre écrans et mal-être des jeunes est-il aussi direct qu’on le dit ? Une étude publiée le 8 octobre 2026 dans Nature Human Behaviour, conduite au Karolinska Institutet sur près de 22 000 jumeaux suédois suivis de 9 ans à l’âge adulte, conclut que des facteurs familiaux partagés, gènes et éducation, expliquent une large part de l’association. Elle n’innocente pas pour autant les usages intensifs à l’adolescence.
Une association bien connue, une causalité incertaine
Depuis une quinzaine d’années, l’essor des usages numériques chez les enfants et les adolescents nourrit une inquiétude persistante sur leur santé mentale. Les synthèses d’études observationnelles concluent, dans l’ensemble, qu’un temps d’écran récréatif élevé s’accompagne de davantage de symptômes dits « internalisés », c’est-à-dire de troubles tournés vers soi, comme l’anxiété et la dépression, en particulier chez les adolescentes. Les autorités sanitaires de nombreux pays ont publié des recommandations visant à limiter ce temps d’écran. Les auteurs de l’étude rappellent toutefois que ces recommandations reposent principalement sur des données qui ne démontrent pas de lien de cause à effet.
La difficulté est classique en épidémiologie : une corrélation entre deux phénomènes peut tenir à un troisième facteur qui agit sur les deux à la fois. On parle alors de facteur de confusion. Un climat familial tendu, une vulnérabilité héréditaire à l’anxiété ou certaines conditions socio-économiques peuvent, simultanément, pousser un jeune vers les écrans et fragiliser son équilibre psychique. L’essai randomisé, référence pour établir une causalité, se prête mal à la question : il est peu réaliste de restreindre durablement les écrans d’un grand nombre de jeunes pendant des années.
Le principe de la comparaison entre jumeaux
Pour contourner cet obstacle, l’équipe dirigée par Tong Gong et Yi Lu, du département d’épidémiologie médicale et de biostatistique du Karolinska Institutet, a recouru à un dispositif dit « quasi expérimental » : la comparaison entre jumeaux (co-twin control design). Deux jumeaux grandissent dans le même foyer ; les jumeaux monozygotes, dits « vrais jumeaux », partagent en outre la totalité de leur patrimoine génétique hérité, les dizygotes en moyenne la moitié. Lorsque deux jumeaux d’une même paire diffèrent par leur exposition, ici leur temps d’écran, la comparaison neutralise l’essentiel de ce qu’ils ont en commun. Si l’écart de santé mentale persiste entre eux, l’hypothèse d’un effet propre des écrans en sort renforcée ; s’il s’efface, l’association observée dans la population tenait plutôt à des facteurs familiaux.
Les chercheurs ont exploité la cohorte suédoise CATSS (Child and Adolescent Twin Study in Sweden), qui réunit 21 797 jumeaux, dont 49,9 % de filles. Les usages d’écrans et les symptômes ont été recueillis par questionnaires à 9, 15, 18 et 24 ans ; 16 027 jumeaux ont répondu à 15 ans, 13 050 à 18 ans et 5 772 à 24 ans. Ces données ont été croisées avec les registres nationaux, qui recensent les diagnostics de dépression et d’anxiété posés à l’hôpital ou en consultation spécialisée, ainsi que les délivrances d’antidépresseurs.
Des liens nets dans la population, très atténués entre jumeaux
À l’échelle de la cohorte, l’association apparaît clairement. Elle est la plus forte à 15 et 18 ans, plus marquée chez les filles, et concerne surtout les activités dites interactives, comme les jeux vidéo, les échanges en ligne ou la navigation sur Internet. Les jeunes de 15 ans déclarant plus de six heures quotidiennes d’écrans interactifs présentaient, par rapport à ceux qui n’en déclaraient pas plus de deux, un risque de diagnostic ultérieur de dépression ou d’anxiété multiplié par 3,37 pour les jours de semaine et par 2,30 pour le week-end, avec un suivi allant jusqu’à 28 ans. Les activités passives, comme regarder la télévision ou des vidéos, n’étaient pas associées de façon significative à ces diagnostics.
La comparaison entre jumeaux change toutefois la lecture. Au sein des paires dont les membres différaient par leur usage, les estimations ont diminué de 57 à 59 %. Le risque associé à un usage intensif en semaine restait plus élevé, mais ce résultat ne demeurait pas statistiquement significatif après correction pour la multiplicité des tests. De même, la pratique quotidienne des jeux vidéo à 9 ans, associée à un risque accru dans l’ensemble de la cohorte, ne l’était plus entre jumeaux. Les chercheurs observent par ailleurs une relation dans les deux sens : des symptômes anxio-dépressifs à 15 ans s’accompagnent d’une légère hausse de l’usage interactif à 18 ans, ce qui suggère que le mal-être peut aussi conduire vers les écrans.
« Les corrélations n’ont pas entièrement disparu, mais elles se sont nettement affaiblies, ce qui suggère que les gènes comme l’éducation jouent un rôle important », résume Tong Gong dans le communiqué de l’université. Selon lui, l’association a pu, dans certains cas, être surestimée faute de pouvoir tenir compte des facteurs familiaux partagés. Les travaux antérieurs cités par les auteurs estiment d’ailleurs que les comportements liés aux écrans sont modérément héritables, avec des estimations issues d’études de jumeaux comprises entre 20 et 49 %.
Ce que l’étude ne dit pas
Les auteurs se gardent de conclure que le temps d’écran serait sans importance : l’usage interactif intensif à l’adolescence reste lié à un risque accru de troubles ultérieurs, même si l’incertitude grandit une fois les facteurs familiaux pris en compte. Ils soulignent aussi plusieurs limites. La collecte des données de la cohorte a commencé en 2004, avant la diffusion massive des smartphones et des réseaux sociaux, ce qui interdit de transposer mécaniquement les résultats aux usages actuels. Le temps d’écran, déclaré par les participants ou leurs parents, est une mesure grossière qui ne dit rien des contenus consultés ni des raisons de l’usage. Enfin, la comparaison entre jumeaux neutralise ce que les jumeaux partagent, mais pas les différences propres à chacun, par exemple une expérience de harcèlement, même si l’ajustement sur l’activité physique et le harcèlement subi n’a que peu modifié les estimations.
Pour la coautrice Emma Frans, citée par le Karolinska Institutet, les recommandations ne devraient pas porter uniquement sur la durée passée devant les écrans, mais aussi sur les contenus, les motivations et le contexte familial. L’étude illustre ainsi une règle de méthode : une association robuste à l’échelle d’une population ne suffit pas à établir une cause, et les dispositifs génétiquement informés, comme les études de jumeaux, permettent d’en mesurer la part qui revient à l’héritage familial.
Pour comprendre
Sources
- Gong T., Frans E., … Lu Y., « Recreational screen use and internalizing problems from preadolescence to young adulthood in a longitudinal twin cohort with co-twin comparison », Nature Human Behaviour, 8 octobre 2026, DOI 10.1038/s41562-026-02607-0
- Karolinska Institutet, « Twin study sheds new light on screen time and mental health », 8 octobre 2026
- News-Medical, « Shared family factors influence screen use and mental health problems in young people », 8 octobre 2026
Rédaction Savoir.fr — 10 octobre 2026.


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